Ce jour-là, je revenais de Duclos, où j’étais allée récupérer des provisions. En chemin, j’ai croisé le chef de section qui descendait d’un pas pressé vers la ville. Il chantait en marchant, alors je lui ai demandé ce qu’il s’était passé en mon absence. Il m’a ignorée et je suis rentrée m’occuper de la boutique. 

Il était environ 3 heures quand la milice a débarqué. La fille de ma soeur avait alors trois mois. J’ai emmené les bébés et les autres enfants pour aller dormir chez une voisine. Dans la soirée, les miliciens sont venus et ils ont arrêté ma mère, ma soeur et le beau-père de ma soeur.

 

Le lendemain, ils les ont transférés aux Casernes  Dessalines à Port-au-Prince. Arrivés là-bas, ils ont rencontré le lieutenant Charles, qui leur a demandé pourquoi on les avait envoyés là. Ma mère a répondu qu’elle ne savait pas : « La seule chose dont je suis coupable, c’est d’avoir vendu du hareng et du pain aux résistants. » À ce moment-là, le lieutenant leur a demandé : « Que dois-je donc faire de vous ? », puis il a regardé ma soeur et lui a demandé : « Tu ne connais personne du gouvernement ? » Elle a répondu que la seule personne du gouvernement qu’elle avait croisée récemment était le député Cambranl lors de la fête de Saint-Michel. « Tu aurais dû dire ça dès ton arrivée », a répondu le lieutenant. Ensuite, il lui a donné une lettre devant servir de laisser-passer pour revenir à Kazal. 

Le même jour où ils ont été relâchés, ils ont pris mon cousin Antioche Benoit et l’ont tué sous un manguier qui se trouvait à l’entrée de la boutique. Cet enfer a duré 18 jours. Nous avons passé 18 jours sans pouvoir dormir. Chaque soir, ils forçaient les gens du village à se réunir pour chanter et danser. Ils tuaient nos animaux et les mangeaient, ils faisaient la fête tous les soirs. Ils nous rançonnaient. Ils m’ont tout pris. Ma boutique était devenue leur principal centre d’approvisionnement, ils entraient et prenaient ce qu’ils voulaient, le clairin, la nourriture, les cigarettes, jusqu’à l’essence pour incendier les maisons. 

 

Morivia Joseph, commerçante.