Il faisait presque nuit quand ils ont pris mon frère et l’ont exécuté. Ensuite ils m’ont arrêté et conduit au poste des miliciens. Ils m’ont frappé à la tête et j’ai perdu beaucoup de sang, je me suis évanoui. 

Les miliciens m’ont aspergé d’eau pour me réveiller. Ils m’ont ligoté et nous ont emmenés, ma mère et moi, à Cabaret où j’ai passé un mois en prison. Ils ont interdit à ma famille de venir me visiter et ce sont les marchandes de Cabaret qui m’ont nourri pendant ce temps. Mes proches faisaient partie de la résistance, c’est pour cela 

que j’ai été arrêté. Chacun a ses conceptions, ses convictions, il y a des gens qui voient plus loin que d’autres. 

Je peux, de par mon expérience, voir si une action est vouée à l’échec. Je pressentais cela pour le mouvement de résistance. Il fallait plus que ce simple mouvement pour s’attaquer à un gouvernement aussi farouche, un régime si bien ancré qui possédait tout un attirail militaire à son service, un contrôle total sur l’armée. Je n’étais pas un duvaliériste pour autant, et si ce régime reprenait le pouvoir, je ne serais jamais duvaliériste. C’était un régime criminel, et je ne tolère pas les crimes… j’ai vu tellement de choses horribles. Une fois que j’étais à Cabaret, des 

miliciens m’ont chargé dans un camion et m’ont conduit à Port-au-Prince pour assister à l’exécution de deux jeunes qui militaient contre Duvalier, c’était Marcel Numa et Louis Drouin. Ils étaient attachés à un poteau quand on a donné l’ordre au peloton d’exécution d’ouvrir le feu sur eux. Cette histoire m’a beaucoup marqué. 

Je suis sorti de prison grâce à un des miliciens qui est tombé amoureux de la fille de ma cousine. Le milicien est intervenu à la demande de ma cousine et on a procédé à ma libération. Par chance, on ne m’a pas conduit à Fort-Dimanche, alors que trois de mes frères et plusieurs de mes cousins ont été emprisonnés là-bas. Il s’agissait de mes frères Anselme Benoit, Marc-Aurèle Benoit, Acéus Benoit et de mes cousins Thomas Victomé, Néphor Victomé, Victor Victomé. Ma mère a aussi été emprisonnée. 

 

Théophile Benoit, tailleur.